A défaut de temps libre (en plus d'inspiration, toutes les excuses sont bonnes...) pour composer de ma propre plume, je triche et vous conseille la lecture de l'article suivant paru dans le Nouvel-Obs du 2 Novembre. C'est un peu long, mais c'est fort édifiant.
« Le royaume le plus riche du monde
Ce petit royaume est devenu un eldorado grâce au pétrole et au gaz. Mais cette manne commence à tourner la tête de ces luthériens sérieux et économes, qui s'achètent des villas en Toscane ou des yachts. Et ce pays, raisonnable à l'excès, se découvre des problèmes de riches.
A quoi ressemble le bonheur, lorsque l'on habite le pays le plus riche de la planète ? «Je vais vous montrer», répond Tordj, un jeune statisticien fonctionnaire au ministère de l'Economie, en sortant son portable. Sur l'écran s'affiche une photo de sa maison de campagne : un chalet en bois dans un paysage bucolique, à mi-chemin entre « la Petite Maison dans la prairie » et « Ma cabane au Canada »... Comme la plupart des cols blancs d'Oslo, ce jeune père de famille quitte tous les vendredis après-midi la capitale pour les joies de la campagne, l'été, et le ski de fond ou le patinage sur glace, l'hiver... «Voilà ce qu'a toujours été le rêve des Norvégiens. Une vie simple, proche de la nature. Autrefois, ces chalets n'avaient souvent même pas l'électricité. Mais, depuis quelques années, ce rêve a un peu évolué...», explique Tordj en ouvrant le supplément immobilier du « Dagbladet », le grand quotidien norvégien. Des pleines pages de cottages luxueux, de résidences haut de gamme, avec piscines couvertes, spas, salles de sport... On y trouve aussi des haciendas au Brésil, des villas en Toscane, des résidences au Maroc... Et deux pleines pages de yachts. Pas de doute : «Les Norvégiens sont devenus riches, affreusement riches», résume un cadre français en poste à Oslo.
En Norvège, il n'y a pas de chômage, de pauvres, de déficit budgétaire ou de problème de retraites... Car il y a du pétrole. Avec une production de près de 3 millions de barils/jour, ce petit pays devance même le Koweït ou le Venezuela. Et même si le sous-sol de la mer du Nord s'épuise, les réserves de gaz, elles, sont suffisantes pour les vingt-cinq prochaines années. Ce royaume, perché près du pôle Nord, est devenu le troisième exportateur mondial de pétrole et le quatrième de gaz - c'est d'ailleurs le premier fournisseur de la France (30%). Une sorte de pétromonarchie scandinave. Pas forcément évident au premier coup d'oeil : boutiques sans prétention, petites rues tranquilles, immeubles de quelques étages... la Norvège a beau être l'un des géants mondiaux des hydrocarbures, ici, on est à des années-lumière de Dubaï. Pas le moindre gratte-ciel érigé à la gloire de la grande puissance pétrolière. Pas de centres commerciaux délirants, ni de projets architecturaux pharaoniques... En revanche, entrez dans le moindre bistro, et vous comprendrez vite que le pouvoir d'achat de ce petit pays de 4,5 millions d'habitants est confortable : 3 euros pour un café, 25 pour une modeste salade... Et près de 7 euros le McDo, cet indicateur universel du niveau de vie... Logique : «Le pouvoir d'achat des Norvégiens est en moyenne de 30% supérieur au nôtre», juge un banquier français installé à Oslo.
Quelle revanche ! Il y a vingt ans, ce pays de paysans, de bûcherons et de pêcheurs plongés dans des conditions climatiques extrêmes ne faisait pas rêver. Aujourd'hui, avec un PNB par habitant de 46 000 euros, d'après les dernières statistiques de la Banque mondiale (27 000 euros pour la France), la Norvège est devenue, avec le Luxembourg, le pays le plus riche du monde. Et tandis que Suédois, Allemands ou Danois, alléchés par les salaires ultra-attractifs, viennent se faire embaucher dans un pays qui recrute à tout-va, les Norvégiens tentent de ne pas se laisser griser par cette extraordinaire et soudaine prospérité.
Le taux de croissance approche les 4%. Et on compte moins de 3% de chômeurs. «On n'arrive pas à produire assez d'ingénieurs», soupire Karl Erik Kjelstad, le patron du géant de la construction navale Aker Yards, qui vient de reprendre les Chantiers de l'Atlantique. A Stavanger, le coeur pétrolier au sud-ouest du pays, c'est la folie. «Les jeunes diplômés réclament des voitures de fonction, affichent des exigences phénoménales», confirme un banquier français. Pour l'instant, grâce à la sacro-sainte cohésion sociale, les salaires ne progressent « que » de 4% l'an, et l'inflation est contenue. Mais cette modération salariale ne sera pas éternelle. Et la Norvège n'a peur que d'une chose : que son économie dopée par cette prospérité subite n'entre en surchauffe... «Ici, l'angoisse de la «dutch disease», le mal hollandais, est dans tous les esprits», explique Terje Osmundsen, rédacteur en chef de la revue d'analyse économique « Mandag Morgen ». Aux Pays-Bas, la découverte de gaz naturel dans les années 1960 s'était soldée par une brutale entrée de devises, qui avait fait grimper la monnaie et rendu non compétitifs des pans entiers de l'industrie du pays.
Conscients du danger, les Norvégiens ont adopté une gestion prudente et rigoureuse de cette rente. Dès le début des années 1990, conservateurs et sociaux-démocrates sont tombés d'accord sur cette maxime d'airain : «On ne dilapide pas l'argent du pétrole.» Cette génération n'oublie pas qu'elle a été pauvre. En fait, elle considère que ces revenus ne lui appartiennent pas, qu'elle n'en est que le gardien, pour les générations futures», explique Patrice de Viviès, directeur général de Total Norge. Résultat : un coup de massue fiscal sur les entreprises pétrolières, imposées à 78%. Et la création d'un fonds gouvernemental pour préparer l'après-pétrole : aujourd'hui une cagnotte de 200 milliards d'euros (45 000 euros par habitant), mise sous scellés. Seuls 4% de ce trésor de guerre sont utilisés et injectés dans le budget de l'Etat.
Pas question de «mettre le doigt dans la confiture», comme l'explique Auke Lont, manager du cabinet d'analyse économique Econ. Néanmoins cette manne a changé la vie. «Il y a une dizaine d'années, quand je me suis installée à Oslo, se souvient Anne Aftret, présidente de la chambre de commerce franco-norvégienne, les magasins étaient tristes à pleurer. L'offre était plus réduite que celle des pays de l'Est.» La grande distribution, gênée par des barrières douanières ultra-protectionnistes, n'existait pas. Et les grandes marques boudaient ce pays trop petit. Aujourd'hui, de Zara à Vuitton, tout le monde est là. Et les Norvégiens prennent avec délectation le chemin des magasins. «Ils sont 4,5 millions, et consomment autant que 12 millions d'Italiens, ou que 30 millions de Turcs», affirme le spécialiste de la distribution Knut Faremo. L'immobilier est florissant. Le tourisme aussi. Tous les vendredis, les vols Stavanger-Nice font le plein. Avec un trafic de 15 millions de voyageurs par an, l'aéroport d'Oslo bat tous les records. Le secteur public est florissant. Et personne ne se préoccupe de le faire maigrir... Mais il y a eu aussi des fortunes fulgurantes, des start-up pétrolières, des golden boys flamboyants qui font la une du « Dagens Næringsliv », le quotidien économique du pays. Les inégalités se sont accrues, bouleversant les valeurs les plus profondes d'une société fondamentalement luthérienne et égalitariste. «Mais les différences de revenus demeurent beaucoup moins importantes que dans le reste du monde», souligne Terje Osmundsen. Le patron de Statoil, première entreprise du pays, gagne moins de 1 million d'euros par an. «Chez nous, l'échelle des salaires entre la direction générale et l'encadrement intermédiaire ne dépasse pas 2,5», affirme Eivind Reiten, le patron d'Hydro, géant du pétrole et de l'aluminium.
Tout va donc pour le mieux au royaume des fjords, des trolls et des puits de pétrole ? Après des années de consensus, des voix discordantes se font entendre. Sous cet immense afflux de dollars, la belle unité se fissure. Les uns réclament moins d'impôts. D'autres, plus d'infrastructures, dans un pays qui ne compte toujours quasiment aucune autoroute ; une amélioration des minima retraites ; moins de délais dans les hôpitaux. Bref : ils veulent piocher dans la manne pétrolière. C'est d'ailleurs en partie ce qui a fait le succès du Fremskrittspartiet (Parti du Progrès). Nationaliste, populiste, pas très éloigné de l'extrême-droite, il est aujourd'hui crédité de 30% de sympathisants. Son credo : moins d'étrangers. Un comble dans un pays qui souffre cruellement d'un manque de main-d'oeuvre. Et plus de dépenses actives. «Curieusement, c'est un pays où les gens se plaignent beaucoup. C'est sans doute un dommage collatéral de leur richesse», glisse Auke Lont. Il n'a peut-être pas tort. Dans ce pays puritain, protestant, qui a dit non deux fois à l'Europe, les changements des cinq dernières années font vaciller les piliers de la cohésion sociale. Ecoutez Erik, chauffeur de taxi désabusé. Avec sa femme, employée de bureau, il vit bien : une semaine dans les Alpes l'hiver. Deux semaines sur la côte d'Azur, à Antibes, l'été. Pourtant, il ne «voit pas bien en quoi le pays profite de cette nouvelle prospérité. On a toujours eu de bons services publics. En revanche, aujourd'hui, le sens collectif disparaît. Les gens ne pensent qu'à l'argent. Nous avions nos propres valeurs, une grande solidarité. Aujourd'hui, nous sommes devenus comme les autres : individualistes, et âpres au gain». Qu'il est difficile d'être riche... »
Natacha Tatu
Le Nouvel Observateur
Bon juste pour nuancer un peu son propos, tout le monde n'a pas encore des goûts de luxe en matière de résidence de vacances, j'ai passé pour ma part le week-end dans une modeste cabine de jardin au dessus du cercle arctique :
